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Entretien avec Allahissem Désiré
Directeur Général Adjoint de l'INSTA

Je suis M. Djikolmbaye Djibé, expert en Orientation et Insertion Professionnelle dans le cadre du projet Fonds Équipe France Appui à la Professionnalisation de l'Enseignement Supérieur au Tchad. Je souhaiterais m’entretenir avec vous sur les questions liées à l'ingénierie pédagogique. Nous allons aborder les questions relatives à l’adéquation possible entre les formations dispensées au sein de votre établissement et la réalité du terrain à laquelle sont confrontés les étudiants qui terminent leur parcours chez vous. Pour commencer, je voudrais vous demander de décrire votre rôle au sein de la direction générale.

Bien. Merci pour l'intérêt que vous portez à notre institution, qui est l'Institut National Supérieur des Sciences et Techniques d'Abéché. Moi, Allahissem Désiré, je suis le Directeur Général Adjoint de l'institut. En tant que Directeur Général Adjoint, je supplée le Directeur Général dans toutes ses tâches, en particulier les tâches administratives.

Mes tâches spécifiques concernent le domaine académique. J'organise les enseignements en collaboration avec les différents chefs de département qui me sont directement rattachés. Cela nous permet d'organiser les enseignements et de faire des efforts pour aligner les programmes, préparer les jurys et présenter les résultats en fin d'année. Je m'occupe donc principalement de l'aspect académique de l'institut.

D'accord. Et dans la même lancée, quelles sont les priorités pédagogiques qui mobilisent votre attention pour l'année en cours ?

Pour l'année en cours, la priorité est le bon déroulement des enseignements. Cette année, nous avons ouvert six nouvelles filières supplémentaires. Toute notre attention se concentre sur ces nouvelles filières, mais aussi sur les anciennes, car les nouvelles s’appuient sur les anciennes. Certaines matières sont enseignées en tronc commun, tandis que d’autres sont spécifiques à chaque filière. L’organisation de ces enseignements est plus complexe que les années précédentes, car chaque acteur doit s’adapter à ces nouvelles filières.

Nous avons ouvert les filières suivantes : bioinformatique, kinésithérapie, maintenance des appareils biomédicaux, biomécanique, génie informatique, génie électrique, génie mécanique, maintenance, radiologie et théologie.

Pour les besoins de fonctionnement, ces filières sont pour l’instant rattachées au département le plus adapté. Par exemple, la maintenance des appareils biomédicaux et la biologie relèvent du département de génie électrique. Le tronc commun est assuré par le département de génie électrique.

Ces ouvertures répondent-elles à une nécessité de terrain que vous avez constatée, ou bien comment en êtes-vous arrivé à l’ouverture de ces filières ?

Ces filières étaient prévues dès la création de l’institut. L’institut a commencé par un département de sciences biomédicales, et l’idée était de développer l’ingénierie dans ce domaine. Ces nouvelles filières s’appuient sur ce département existant, qui a déjà fait ses preuves. Aujourd’hui, dans n’importe quelle structure de santé au Tchad, vous trouverez un ancien étudiant de l’institut dans les domaines de la pharmacie et des sciences biomédicales, notamment en analyse biomédicale.

Avec l’évolution technologique, notamment l’intelligence artificielle, il est désormais possible de s’appuyer sur l’informatique pour améliorer l’analyse des radios. Par exemple, une intelligence artificielle peut interpréter une mammographie plus précisément qu’un humain. L’ingénierie biomédicale représente donc l’avenir.

Sur ce point de votre activité et de l’ingénierie pédagogique, je reviens juste en arrière : depuis combien de temps occupez-vous ce poste ?

Je suis en poste depuis 2012. En 2017, je suis passé rapidement ici dans le cadre d’une activité avec l’ambassade de France, pour la réalisation d’un kit de métier. Ce fut une visite très brève, en une journée, qui n’a pas suffi à couvrir tous les aspects.

Passons maintenant à un autre niveau de notre entretien pour aborder les questions de l’adéquation formation-emploi. Quel regard portez-vous sur le lien entre les programmes de formation que vous dispensez actuellement et les défis de développement du pays, notamment en milieu rural et en milieu urbain ?

Merci pour cette question. L’une des missions assignées à l’institut est de former des cadres dans les domaines techniques où le besoin se fait sentir. C’est pourquoi les filières ouvertes répondent à ces besoins.

Par exemple, le Tchad est en pleine électrification. Il faut donc des techniciens en génie électrique capables d’effectuer correctement les installations. Nous avons un département de génie électrique et nous avons ajouté une formation en conception, installation et maintenance des systèmes photovoltaïques. Actuellement, nous formons des licenciés bac+3 capables de réaliser des installations solaires adaptées.

Nous portons une attention particulière à l’adéquation entre formation et emploi. Il ne s’agit pas de former des personnes qui obtiendront simplement un diplôme sans perspective d’emploi. Prenons l’exemple de la radiologie : aujourd’hui, il faut parfois parcourir de longues distances pour réaliser une radio, simplement parce qu’il manque des professionnels pour l’interpréter correctement. En ouvrant cette filière, nous répondons à ce besoin et permettons à ces professionnels d’être déployés dans des provinces ou des zones reculées, dès qu’ils disposent des équipements nécessaires.

Tout à fait. Vous avez évoqué le photovoltaïque, qui répond effectivement aux besoins du monde rural, souvent privé d’électricité. Vos diplômés répondent-ils aux exigences pratiques du terrain ?

Effectivement, toutes nos formations sont sanctionnées par un stage en entreprise ou en milieu socio-sanitaire. À leur retour, nous sommes en contact avec les maîtres de stage, qui nous font part de leurs observations. Les étudiants présentent ensuite les résultats de leur stage, ce qui nous permet d’être en permanence en contact avec les employeurs. Ceux-ci nous indiquent si un étudiant est compétent dans un domaine ou non, et nous proposons des mécanismes correctifs pour répondre à ces besoins.

Est-ce qu’il vous est arrivé de refuser l’obtention d’un diplôme à un étudiant dont le stage n’a pas été validé par le terrain ?

Pas directement, car le résultat d’un diplôme dépend à la fois de la partie théorique et de la partie pratique. Généralement, les étudiants envoyés en stage sont ceux qui ont déjà validé leur cursus théorique. Il est rare qu’un étudiant échoue sur le terrain, mais s’il ne valide pas son stage, il doit reprendre le travail nécessaire. Après une période fixée par le jury, il obtient tout de même son diplôme, même si le stage n’a pas été réussi.

Passons maintenant au curriculum. Comment le curriculum évolue-t-il ? Je voudrais savoir comment s’organise le processus de mise à jour des programmes au sein de votre établissement.

En dehors des nouvelles filières, nous mettons à jour les programmes existants régulièrement. Un programme est validé pour cinq ans, mais nous l’évaluons dès la première année grâce aux retours des employeurs et des maîtres de stage. Au bout de cinq ans, nous retirons les matières qui n’apportent pas grand-chose aux étudiants et les remplaçons par des enseignements plus adaptés.

Pendant longtemps, nous avons cru que les diplômés devaient directement intégrer le marché du travail pour une autre personne. Aujourd’hui, l’auto-emploi est un aspect très important. Au cours des deux dernières années, nous avons massivement modifié nos programmes pour intégrer l’entrepreneuriat. Nous avons ajouté des matières comme la création d’entreprise et la génération de fonds. Nous insistons particulièrement sur cet aspect, car techniquement, nos étudiants sont compétents, mais l’aspect auto-emploi n’était pas suffisamment développé. Depuis deux ou trois ans, nous mettons l’accent sur ces compétences pour permettre à nos étudiants de créer leur propre entreprise s’ils ne trouvent pas d’emploi formel.

Nous avons déjà deux étudiants qui ont ouvert leur entreprise, et cela fonctionne bien. L’un d’eux est désormais le maître de stage de presque tous nos étudiants dans le domaine du photovoltaïque.

Vous avez mentionné que la révision du curriculum se fait tous les cinq ans. Est-ce à la mise en place de la formation ou au début de celle-ci ?

Les cinq premières années, nous n’avons pas suffisamment de recul pour réviser un programme. C’est après la cinquième année que nous procédons à des révisions régulières, généralement annuelles, grâce aux retours des stages.

Lorsque ces révisions ont lieu annuellement, les acteurs du monde professionnel contribuent-ils à l’évolution du contenu ?

Oui, absolument. Par exemple, la CST (Caisse de Stabilisation des Prix des Hydrocarbures) nous apporte des éléments d’appréciation. Lorsqu’un étudiant est envoyé en stage, le maître de stage nous indique s’il est bon ou mauvais dans un domaine. Nous analysons si cela relève d’un problème de curriculum ou d’un problème personnel de l’étudiant. Si c’est un manque technique ou technologique, nous rectifions le programme ou la manière dont les enseignements sont dispensés.

Passons maintenant au suivi des anciens étudiants. Comment l'établissement s’organise-t-il pour rester informé du parcours de ces étudiants après l’obtention de leur diplôme ?

Cet aspect reste notre point faible. Compte tenu des charges des différents départements, nous ne faisons pas assez pour suivre nos étudiants diplômés en licence. En revanche, pour les masters, nous avons une cartographie presque exacte de la position actuelle de nos anciens étudiants.

Depuis la mise en place du bureau Orientation-Emploi avec le projet Z, notre objectif principal est de suivre nos étudiants. Nous avons formé une équipe de trois personnes chargées de recueillir des informations sur les étudiants à leur entrée et à leur sortie, et de les suivre. Pour l’instant, cela se fait de manière informelle, avec chaque club de département qui suit les étudiants. Nous sommes engagés avec le bureau pour formaliser ce processus.

Vous avez un département de génie informatique. Ne serait-il pas possible de créer des liens pour que les étudiants puissent directement entrer en contact avec vous et remplir un formulaire ?

Ces méthodes doivent être développées. Il faudrait aussi sensibiliser les étudiants à l’importance de rester en contact avec l’institut. Certains étudiants coupent tout lien après leur diplôme. Il est de notre responsabilité de les contacter pour leur rappeler l’importance de maintenir ce lien.

Avoir une base de données de tous les étudiants est essentiel. Pour ceux qui ne répondent pas, c’est à nous d’aller vers eux pour savoir ce qu’ils font exactement. Le développement du pays repose sur les compétences que nous avons formées. Si les anciens étudiants s’organisent entre eux, ils peuvent apporter une contribution inestimable à plusieurs niveaux. Par exemple, les alumni en France sont bien structurés et mènent des activités très enrichissantes.

Si je retrouve un album de 2003, je pourrais vous le montrer. Nous sommes dans le cadre de la professionnalisation de l’enseignement. Je vais aborder avec vous votre analyse de la place accordée aux stages et aux interventions professionnelles dans le cursus actuel.

Les stages occupent une place très importante dans notre école professionnelle, en dehors de la recherche. Par exemple, nos enseignants en masso-kinésithérapie effectuent six mois de stage en entreprise. Dans les domaines de l’énergie, de l’énergétique, de la mécanique et de l’informatique, notre plus grand programme de stage est la SLD (Société de Logistique et de Distribution), qui produit de l’énergie. Tous les corps de métier y sont représentés, ce qui nous permet d'envoyer nos étudiants dans divers domaines.

Cependant, le problème des stages devient de plus en plus crucial. Nous avons peut-être la concurrence des institutions privées, mais obtenir un stage pour nos étudiants devient difficile. Certains étudiants soutiennent leur mémoire plusieurs mois après la fin de l’année académique, simplement parce qu’ils n’ont pas trouvé de stage de qualité. Le stage ne doit pas être un bout de papier que l’étudiant remplit pour obtenir son diplôme. Il doit effectuer un travail jugé suffisant par un jury pour valider son diplôme.

Nous avons des accords avec de nombreuses entreprises, mais ces derniers temps, cela coince un peu. Il faudrait peut-être réactualiser ces partenariats, rappeler aux entreprises l’intérêt d’encadrer un étudiant et de contribuer à la formation. Cela fonctionne bien dans le domaine du photovoltaïque, où nous faisons revenir nos anciens étudiants ayant créé leur entreprise. Ils ne viennent pas nécessairement pour enseigner techniquement, mais pour partager leur expérience sur la création d’entreprise. Cela marche très bien.

Nous avons aussi initié une innovation : dans cette filière, nous ne recrutons pas uniquement en fonction de la moyenne, mais aussi par ville. L’idée est que, à la fin de leur formation, les étudiants d’une même ville restent ensemble et se répartissent dans leur ville. S’ils sont deux, trois ou quatre, ils peuvent s’organiser pour réaliser des installations ou former d’autres personnes pendant deux mois. Actuellement, nous recrutons ainsi depuis quatre ans, en provenance de Moundou, Jamena, Mongo et Abéché. Nous n’avons pas encore assez de recul pour savoir si ce regroupement se concrétise réellement ou s’il reste théorique.

D’accord. J’aimerais insister un peu sur la question des gestes professionnels. Vos étudiants maîtrisent-ils vraiment les gestes du métier enseignés théoriquement lorsqu’ils sont sur le terrain ? Comme vous l’avez dit, vous n’avez pas assez de retours, mais pouvez-vous vous assurer que ces gestes sont acquis pour les rendre plus opérationnels ?

Oui, c’est une certitude. Les gestes professionnels commencent dès leur formation à l’institut, où tous les étudiants effectuent des travaux pratiques. Certains travaux pratiques ont lieu en laboratoire, mais d’autres se déroulent en plein air, comme pour les étudiants en photovoltaïque qui grimpent sur des structures. À notre observation, ces gestes sont bien acquis.

Nous avons remarqué que nos étudiants de troisième année, en particulier ceux de génie électrique et de génie mécanique, sont tous installateurs dans le quartier. Parfois, ils arrivent en retard parce qu’ils sont partis faire une installation. Nous ne les pénalisons pas, car nous sommes contents de voir qu’ils contribuent à la transformation de la ville.

C’est très intéressant. Parlons maintenant des perspectives, des parcours d’études et d’entrepreneuriat. Vous avez introduit de nouveaux enseignements plus orientés vers l’entrepreneuriat pour permettre aux jeunes d’acquérir des compétences pour créer leur propre emploi plutôt que d’attendre un emploi formel. Quel est votre avis sur la proposition d’un parcours associant les études à un projet de création d’entreprise comme modalité de diplôme ?

Cette proposition est très intéressante. Comme vous l’avez souligné, nous ne voulons pas que nos étudiants pensent qu’ils doivent être des employés. Ils doivent savoir qu’ils peuvent et doivent être des employeurs. Pour cela, nous pourrions exiger, pour obtenir le diplôme, la création d’un projet viable. Cela serait une innovation qui marcherait, car nos étudiants, contrairement aux idées reçues, ont beaucoup d’idées. Cependant, ils manquent d’expérience pour les structurer. Si nous mettons en place des dispositions pour les aider à concrétiser ces idées, je crois que beaucoup d’entreprises émergeront.

Merci pour ces clarifications et cette richesse de contenu que vous m’avez apporté.

Je vous en prie.

Je me suis adressé à vous en tant que Directeur Général Adjoint, mais il y a aussi un autre volet sur lequel nous pourrions revenir : la question de l’orientation et du bureau qui est en phase d’être mis en place. Apparemment, vous avez un partenariat avec des ONG qui vous appuient pour sa création.

Oui, c’est le projet Z, Jeunesse pour l’Emploi Durable. Ce projet s’est implanté dans plusieurs villes, dont Abéché, et nous intéresse particulièrement pour l’insertion professionnelle. Notre bureau d’insertion professionnelle a été entièrement construit en collaboration avec ce projet. Il n’est pas généraliste, car nous sommes partis de nos curricula existants pour identifier nos forces et nos faiblesses, et c’est sur ces faiblesses que nous avons construit ce bureau.

Ce bureau s’occupera déjà, comme nous l’avons mentionné, de l’aspect stage. Il faudra que nos stages soient formels, c’est-à-dire que les étudiants partent en stage le 1er avril et commencent réellement leur travail ce jour-là, et non le 2 mai. Il s’agira aussi de fidéliser nos partenaires en termes de stage.

La deuxième chose à faire, du point de vue extérieur, est de publier les offres d’emploi existantes. Dans ce sens, les membres et responsables du réseau devraient non seulement signer des conventions avec des entreprises pour obtenir les offres d’emploi, mais aussi aller vers les entreprises pour les sensibiliser à l’importance d’accueillir nos étudiants en stage.